Histoire des polices en France - Des guerres de Religion à nos jours - par Vincent Milliot (sous la direction de), avec les contributions d'Emmanuel Blanchard, Vincent Denis et Arnaud Houte, éditions Belin, février 2020.

Quatre enseignants universitaires de renom, auteurs d'ouvrages sur l'institution policière comme sur Le Métier de Gendarme, ouvrages dont nous avons  déjà rendu compte sur ce site, se sont associés pour offrir au lecteur ce livre de référence de 584 pages, richement illustré, qui nous fait vivre l'évolution sur plusieurs siècles des polices en France, leur autonomisation, leur spécialisation, leur professionnalisation, face aux turbulences de l'Histoire, au fracas des crises politiques et sociales, des Jacqueries aux Gilets Jaunes, des révoltes aux révolutions.


On y découvre à chaque époque les pratiques, les moyens, les méthodes et la culture des forces de l'ordre chargées d'assurer la sécurité et l'ordre public, qu'il s'agisse de la préfecture de police parisienne, des polices municipales, des polices nationales, ainsi que de la gendarmerie. L'accent est mis sur le rapport entre police et population.


Ouvert aux comparaisons comme à l'étude des circulations internationales, ce livre fait la part belle aux échanges avec d'autres polices européennes et, pour la première fois, aux espaces colonisés, en Amérique, en Afrique et en Asie.

Enfin, il propose un "Atelier" qui détaille les sources et leurs usages, parcourt les fronts pionniers de la recherche et rend compte des débats historiographiques les plus actuels.





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Les Affaires - les grandes affaires criminelles non élucidées, par Bernard Hautecloque, éditions De Borée, juin 2019.

Bernard Hautecloque, ce franc comtois de racines et de coeur, cet enseignant déjà auteur de plusieurs biographies d'assassins célèbres et qui propose régulièrement sur notre site l'histoire de grandes figures criminelles du passé, a encore frappé. Fort, avec ce retour qu'il nous propose sur des affaires criminelles non élucidées qui ont fait couler beaucoup d'encre d'hier à aujourd'hui.

Il revient ainsi sur huit affaires au retentissement médiatique considérable restées pour certaines totalement énigmatiques, pour d'autres pleines encore de zones d'ombre en dépit des décisions de justice intervenues en faveur de suspects ou à leur détriment. Le doute reste là, en chacune d'elles. 

Grâce à des récits alertes et très bien documentés, nous voilà projetés à d'autres époques, dans toutes sortes de milieux.

En 1949, quand le magazine Détective titre sur Simone Wadier, "L'acquittée de Riom", maîtresse supposée jalouse et tueuse de son amant, qui avoue son crime au commissaire de police, puis se rétracte. Toujours en 1949, quand Marie Besnard, "l'empoisonneuse de Loudun" est inculpée pour le meurtre par empoisonnement de douze personnes dont son propre mari, avant d'être blanchie au terme de trois procès et de plus d'une dizaine d'années de procédure.

Un peu plus tard, en 1952, c'est  la disparition d'une petite famille anglaise qui a le malheur de s'arrêter en Haute-Provence, près de la ferme de la famille Dominici ; c'est une enquête et une contre-enquête qui laissent un goût amer et un coupable, le patriarche Gaston Dominici (qu'on a du mal à ne pas voir sous les traits de Jean Gabin tant son interprétation du rôle est forte dans le film de Claude Bernard-Aubert), dont beaucoup trouvent la condamnation bien pratique.

Ces dossiers-là, et d'autres plus proches de nous, comme l'affaire Fontanet, du nom de cet ancien ministre, Joseph Fontanet, tué en février 1980 d'une balle de 11,43 devant chez lui, à Paris, ou bien encore l'affaire Pierre Goldman, cet intellectuel d'extrême gauche assassiné en 1979 dans le 13e arrondissement de la capitale, l'auteur les décortiquent façon puzzle, les analysent et nous fait partager son questionnement et sa quête de vérité, en dépit des obstacles que le temps et les hommes ont pu dresser.

L'important dans toutes ces affaires est de toujours s'interroger dès lors que subsistent des coins sombres. Et de le faire avec méthode. C'est le cas avec ce livre  à ne pas laisser passer.





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Dictionnaire Fouché, ouvrage collectif sous la direction de Julien Sapori, Tours, Nouvelles éditions Sutton, 2019.

Un véritable évènement à signaler que la parution de ce dictionnaire consacré à Joseph Fouché,  l'un de ces personnages de l'histoire de France qui continue de susciter, deux siècles après sa mort (ou presque, il s'est éteint en 1820), toujours autant de controverses et de débats, sur un fond souvent passionné.

On doit ce livre d'une grande richesse historiographique à une équipe d'une dizaine d'historiens venus d'horizons très différents (dont  Raymond Lévy et Bernard Hauteclocque, deux membres actifs  de notre association) pour apporter leur sensibilité et leur contribution d'expert à des travaux placés pendant plusieurs années sous la direction de Julien Sapori, ancien commissaire divisionnaire aujourd'hui à la retraite, et historien grand spécialiste de Fouché (il a été l'auteur en 2007 d'un remarqué "L'exil et la mort de Joseph Fouché", aux éditions Anovi).

Révolutionnaire et "régicide", "mitrailleur de Lyon", inquiétant ministre de la police, mais aussi ministre de l'Intérieur, député de la Corrèze, de Nantes, sénateur d'Aix, comte d'Empire et duc d'Otrante... quel que soit le moment auquel on s'intéresse dans le parcours de Fouché (à propos duquel Louis Madelin, l'un de ses biographes, a écrit que les romanciers lui ont toujours été plus favorables que les historiens), ce moment-là déclenche invariablement le questionnement et éveille une véritable soif d'informations.

Cet imposant ouvrage (576 pages) est de ce point de vue une mine d'or. Ses 127 notices (allant du mot "Acteurs" au nom de "Zweig", cet autre biographe d'un si grand talent)  nous proposent des approches revisitées tant sur la personnalité même de Fouché que sur son entourage, son époque, ses soutiens comme ses détracteurs (ô combien nombreux, ceux-là). Beaucoup d'articles fournissent des informations jusqu'à présent inédites ce qui prouve qu'il y a encore des choses à trouver quand on met les mains dans le cambouis de la recherche.

Avec ce Dictionnaire qui s'impose déjà comme  une incontournable référence, bien des éclairages viennent "actualiser" Joseph Fouché, écornant quelque peu la "légende noire" qui s'attache à ce personnage hors du commun qui demeure pourtant complexe à bien des égards et qui, en dépit de tant d'archives et de témoignages parvenus jusqu'à nous, conserve toujours une part d'ombre propice à toutes les hypothèses et à tous les fantasmes.






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Petites histoires de la Police Technique et Scientifique : Aux origines des experts, par Philippe Marion, Books on Demand, 176 pages, 2018.

Docteur es sciences, ingénieur en chef de la police technique et scientifique en activité au laboratoire de police scientifique de Lille, Philippe Marion abandonne ici sa combinaison isolante et ses gants en latex si indispensables aujourd'hui sur une scène de crime pour nous entraîner plus d'un siècle en arrière, à une époque où la notion de criminalistique était à peine ébauchée.

A ses côtés on découvre les trois grands personnages qui ont marqué la naissance de la police technique et scientifique dans notre pays : le professeur lyonnais Alexandre Lacassagne (1843-1924), un extraordinaire médecin-légiste fondateur de l'anthropologie criminelle ;  l'employé de la préfecture de police de Paris Alphonse Bertillon (1853-1914), créateur et premier chef de service de l'identité judiciaire du quai des Orfèvres dans les années 1890 ; et, enfin, le professeur Edmond Locard (1877-1966), fondateur à Lyon, en 1910, du premier laboratoire de police scientifique français.

Dans un style alerte et élégant, avec l’œil du professionnel maîtrisant parfaitement sa matière et avec la passion de l'historien s'étant extrêmement bien documenté sur les sujets traités, l'auteur nous fait revivre les parcours de ces trois maîtres de la police technique et scientifique française, des parcours émaillés de retentissantes réussites pour l'enquête (on pense à l'affaire de la malle à Gouffé, s'agissant de Lacassagne ; à la reconnaissance du dynamiteur Ravachol par l'anthropométrie judiciaire ou bien à l'affaire Scheffer, première identification à distance d'un tueur par ses empreintes digitales en octobre 1902, pour Bertillon ; à l'affaire de meurtre de "Coco-la-Chérie" ou à l'affaire du "corbeau de Tulle" pour Locard) mais aussi de cuisants échecs que ces pionniers ont eu parfois beaucoup de mal à digérer.

Ce retour aux sources est aussi l'occasion pour Philippe Marion de revenir, sous un angle scientifique qui peut ici et là modifier notre vision des choses, sur de célèbres affaires criminelles qui ont montré toutes les limites des moyens d'investigation utilisés alors par une police ou une gendarmerie de plus en plus souvent confrontées à des assassins très mobiles (tel Joseph Vacher, l'éventreur de bergers et de bergères entre 1894 et 1897, capable de parcourir à pied une incroyable distance dans la journée pour échapper à d'éventuels poursuivants) comme à des malfaiteurs déterminés et bien armés, à l'exemple des "bandits en auto" de la Bande à Bonnot.

Tous les ingrédients sont là pour dévorer ce livre au plus vite.




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Une résistance franco-suisse - Le réseau Micromégas, par Yves Mathieu, Paris, Cabédita Éditions, collection Archives vivantes, octobre 2018, 230 pages

Au lendemain de l’offensive victorieuse de la Wehrmacht sur le front occidental, la présence des nazis et des fascistes à ses frontières fait craindre le pire à la Suisse qui se met à redouter une attaque-surprise, convaincue que dans les circonstances présentes, son statut de neutralité ne représente plus une véritable garantie au regard du respect de l’intégrité de son territoire.

Cette situation amène les autorités suisses à activer leurs services de renseignements. Ceux-ci s’efforcent de trouver au sein des populations réfugiées – dont nombre de policiers français – les précieux auxiliaires qui leur font défaut. La frontière franco-suisse devient un enjeu essentiel pour le pays qui, par ailleurs, se doit de donner des gages de neutralité…

En dépit de ce contexte de tous les dangers, de nombreux réseaux de renseignements se constituent en Suisse. Leur spécificité est d’utiliser ce pays comme plaque tournante, pour faire remonter les informations collectées aux Alliés. Le réseau Micromégas est de ceux-là. Il est dirigé par un grand nom du contre-espionnage d’alors, le commissaire principal Simon Cotoni.

Le commissaire divisionnaire honoraire Yves Mathieu nous avait déjà livré voilà quelques années ( en mai 2014) un très remarqué ouvrage sur le réseau Ajax et ses "policiers dans la résistance". Son nouvel opus procède à la description de l’émergence et du fonctionnement du réseau Micromégas, (lui aussi constitué par un nombre non négligeable de policiers français), à la façon dont celui-ci se structure, se finance et développe sa « toile » sur l’ensemble du territoire français.

Sont également explicités et développés, les types de rapports rédigés par les agents et les informations militaires qu’ils permettent de fournir aux Alliés sur l’état des troupes allemandes, les installations militaires, les transports de l’ennemi, etc.

Enfin, le combat des agents français Micromégas n’est pas sans s’accompagner d’inexorables troubles de conscience : s’adonner à l’espionnage au profit d’une puissance étrangère, fût-elle non alignée, n’est-ce pas trahir son propre pays ? La crainte de ne pas être reconnus en tant que Français résistants a hanté les esprits des quelque cent soixante agents de l’organisation. La solution à cette difficulté ne s’exonérera pas de nombreuses péripéties sur lesquelles ce livre passionnant et très documenté fournit des données circonstanciées.




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Ces grands flics qui ont fait le 36 quai des Orfèvres, par Claude Cancès et Charles Diaz, Paris, Mareuil Éditions, septembre 2018, 508 pages

Après avoir connu le succès auprès d'un grand public en 2010 avec leur Histoire du 36 illustrée (rééditée l'an passé), l'ancien directeur de la PJ parisienne Claude Cancès et son complice de longue date, le commissaire général et historien de la police Charles Diaz nous proposent cette fois un imposant ouvrage consacré à tous les grands flics (mais aussi d'autres personnages non policiers, tels  Alphonse Bertillon, le père de la police technique et scientifique) qui ont marqué leur temps et bâti la police criminelle de la capitale.


Le livre (qui comporte un cahier central de photos très réussi) trace le portrait de ces policiers hors pair et livre les coulisses des enquêtes retentissantes qu'ils ont traitées (contre la bande à Bonnot, contre le Gang des Tractions avant, contre des tueurs en série tels Avinain - lui qui lança "N'avouez jamais!" avant de passer sous la guillotine - ou Petiot , des financiers véreux et autres aigrefins). Ce sont des patrons d'envergure comme le commissaire Kuehn, le manchot au gant noir, ou plus près de nous Max Fernet, Maurice Bouvier, François Le Mouel - fondateur de la BRI, l'Antigang -  ou la "dame d'exception", Martine Monteil.

 On revit les luttes acharnées qui les ont opposés à la pègre de la capitale ainsi que les combats qu'ils ont mené pour défendre leur métier et le droit à la vérité. On partage leurs craintes, leurs doutes, comme leurs espoirs et leurs succès. Et l'on découvre le regard qu'ils portent sur les profondes réformes qui ont changé la police d'hier à aujourd'hui.

Les auteurs nous offre quelques belles pépites comme l'histoire des deux premières femmes flics françaises, les assistantes de police Berthe Rolland et Simone Monvert recrutées par le préfet Langeron en 1935 pour enquêter sur les atteintes à l'enfance et qui formeront quelques années plus tard le fer de lance de la brigade de protection des mineurs. Autre récit totalement inédit que le mystère de la baronne de Rigaucourt, une femme qui en 1965 met fin à ses jours en maquillant son suicide en... crime grâce à une  incroyable mise en scène où ne manquent ni le couteau japonais de collection, ni les lacérations à la mode "vampirique"...

D'une lecture très agréable et d'une incroyable richesse documentaire, voilà une fascinante galerie de portraits à parcourir. Des portraits à l'encre rouge évidemment.






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Les gorilles de la République - une histoire du service de protection des hautes personnalités, par Gilles Furigo, Paris, Mareuil Éditions, avril 2018, 360 pages

Commissaire général de police, Gilles Furigo a passé 23 ans au Service de protection des hautes personnalités, un service de la police nationale dont il va être le chef de 2010 à 2012. Dans ce livre, il raconte pour la première fois l'histoire de cette unité créée en 1935, quelques mois après l'attentat meurtrier commis à Marseille contre le roi Alexandre Ier de Yougoslavie et le ministre français des affaires étrangères Louis Barthou.

Sous sa conduite, le lecteur découvre notamment l'escadron des Cent-Gardes à cheval attaché à la personne de l'empereur Napoléon III, partage les tourments de l'opinion publique après l'assassinat de deux présidents de la République (Sadi-Carnot en 1894 à Lyon, et Paul Doumer, à Paris en 1932), et se souvient (pour les plus anciens) des attentats manqués qui ont visé le général de Gaulle au début des années 1960.

D'une plume alerte qui rend le livre d'une lecture très agréable, l'auteur nous fait également revivre ses premiers jours aux V.O. (les Voyages Officiels, l'ancien nom du service) en janvier 1989 ainsi que son expérience dans le domaine de la protection des hautes personnalités. Gilles Furigo a des choses à dire en la matière... Et pas qu'un peu... lui qui a vu passer une dizaine de Premiers ministres, cinq présidents de la République, deux papes, un sultan, lui qui a suivi les cours du FBI à Quantico, voyagé avec Hillary Clinton à bord d'Air Force One et fait plusieurs fois le tour du monde avec Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy.

Sérieux, bien documenté et illustré par un cahier de photographies d'une grande qualité, l'ouvrage est à la fois une porte ouverte sur le passé d'un service de police trop peu connu du grand public et le témoignage, parfois très personnel et toujours prenant, d'un grand policier.







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Mai 68 Mémoires, par Maurice Grimaud, préface d'Olivier Wieviorka, Paris, Tempus Perrin, poche, avril 2018, 320 pages

A l'occasion du 50e anniversaire des évènements de mai-juin 1968, les éditions Perrin ont eu la bonne idée de rééditer en poche le livre écrit sur la période en question par celui qui était alors aux premières loges : le préfet de police de l'époque, Maurice Grimaud. Pourquoi ne pas avoir conservé en couverture le titre initial de l'ouvrage paru en 1977 chez Stock : En mai, fais ce qu'il te plaît... Peu importe. Disons-le, ce livre (comme le témoignage qu'il porte) est remarquable de clarté, de lucidité et d'humanité.

Incarnation du grand serviteur de l’État, le préfet Grimaud compte derrière lui une longue carrière préfectorale (dont quatre années en tant que directeur de la Sûreté nationale) quand il remplace, en janvier 1967, Maurice Papon à la tête de la préfecture de police parisienne. La passation de pouvoirs entre les deux hommes s'est faite dans une ambiance plutôt fraîche, dira-t-on. Et puis vient Mai 68.

Par son infatigable action aux commandes des forces de l'ordre, par son rôle (souvent modérateur) auprès du pouvoir exécutif, par sa vigilance et son courage (il n'hésite jamais à aller au devant des manifestants, à parcourir les rues, sans service d'ordre, sans protection autour de lui), Maurice Grimaud va être l'homme de la situation et éviter le pire, l'usage des armes, le franchissement de la ligne rouge.

Ses Mémoires rendent compte de façon chronologique des évènements, en restituent les temps forts (son récit de la 1ere nuit des Barricades, celle du 10 mai, est d'une rare intensité), les moments de doute, les rumeurs et les fantasmes.

On y trouve également le texte complet de la circulaire que Maurice Grimaud adresse le 29 mai à tous les policiers, "à toute la Maison" écrit-il, pour leur redire la confiance qu'il place en eux, la difficulté des épreuves qu'ils traversent et le courage montré, mais aussi les exactions inacceptables commises par certains d'entre eux. On ne frappe pas un homme à terre, on ne fait pas un usage inutile ou disproportionné de la force.  "Nous nous souviendrons, écrit-il encore, pour terminer, qu'être policier n'est pas un métier comme les autres ; quand on l'a choisi on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur". On aura compris que l'ouvrage est à lire (ou à relire) sans tarder.



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L'inspecteur et l'inverti : La police face aux sexualités masculines à Paris 1919-1940, par Romain Jaouen, préface de Elissa Maïlander, Presses Universitaires de Rennes, collection Mnémosyne, février 2018, 263 pages

Le Paris de l’entre-deux-guerres est connu des historiens pour son éclat, son exubérance et ses transgressions. Dans un contexte légal discret sur le sujet de l’homosexualité, la capitale française est notamment un lieu de rencontre entre hommes à ciel ouvert. Tout un univers de relations s’y déploie autour de quelques quartiers et établissements de nuit, ce que ne manquent déplorer certains observateurs, soucieux du respect des normes et de la morale.

Les forces de police, sillonnant les rues, constituent un témoin original de ces rencontres. Du trottoir à l’hôtel en passant par le commissariat, les agents croisent régulièrement les trajectoires des hommes qui trouvent dans la ville les espaces, parfois les interstices, de leur pratique amoureuse. Loin de se contenter d’un regard, ils endossent alors un rôle de régulateur, n’hésitant pas à sanctionner les actes qu’ils estiment répréhensibles.

Cet ouvrage que l'on doit à Romain Jaouen, enseignant et titulaire de l'agrégation d'histoire, pourrait se sous-titrer : quand la Mondaine surveillait, fichait et malmenait les homosexuels de la capitale. Il s’intéresse au contrôle policier des sexualités masculines à Paris dans l’entre-deux-guerres.

Il montre comment certaines rencontres entre hommes, tant dans l’espace public que dans certains lieux privés, font l’objet d’enquêtes et d’opérations quotidiennes de la part de la police des mœurs. Celles-ci visent à réprimer les comportements jugés indécents ou contraires à la morale. Ce contrôle tend à se renforcer de 1919 à 1940, et cible de plus en plus précisément « l’homosexualité » comme phénomène à endiguer. À travers l’interaction policière, ce sont les catégories sociales de perception des sexualités marginales ainsi que leur usage par l’institution policière qui sont interrogés.


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Sur les traces de la C.R.S. 181 - 1944-1964, par Eric Dussert et Pascal Gensous, préface de Jean-Marc Berlière, Les Dossiers d'Aquitaine, collection "Mémoire et Patrimoine", novembre 2017.

Dans le prolongement de la création des CRS, les Compagnies Républicaines de Sécurité, par un décret de décembre 1944 signé du chef du gouvernement provisoire, le Général de Gaulle, la 1ere compagnie de la 18e région, celle de Bordeaux, prend l'appellation de CRS 181. C'est la vie quotidienne avec ses aléas et ses problèmes, ce sont les missions,  les déplacements, les engagements - en maintien de l'ordre comme en sécurisation -, des policiers de cette unité que l'ouvrage retrace sur deux décennies grâce à quelque 600 photographies et documents, en partie inédits, et grâce également aux confidences, aux souvenirs, aux anecdotes que les auteurs ont pu recueillir, au terme d'un travail de titans, auprès des acteurs de  la CRS et de leurs trois cents familles.

On se laisse prendre à suivre l'ordinaire de ces hommes issus des milieux les plus divers (ils sont à l'origine paysans, ouvriers, comptables ou même instituteurs)  et qui ont vécu la période de l'Occupation soit dans les Groupes Mobiles de Réserve (GMR) qui fourniront beaucoup d'effectifs aux nouvelles CRS, soit au Service du Travail Obligatoire (STO) en Allemagne, mais aussi dans la Résistance et, parfois, les camps de concentration.

De nombreux épisodes de l'activité opérationnelle des CRS durant la période considérée sont passés en revue, relatés avec précision. Leur premier déplacement sera marqué par la visite privée du Premier ministre britannique Winston Churchill au Pays Basque. S'enchaîneront la surveillance des frontières, les violentes grèves de 1947 et 1955, puis la Guerre d'Algérie. On sourit parfois en découvrant les débuts des maîtres-nageurs sauveteurs CRS sur les côtes de l'Atlantique, et l'on s'attriste au récit de la mort d'un certain nombre de policiers "fidèles à leur devoir jusqu'au sacrifice suprême", fidèles à la devise des CRS qui est : "Servir".

S'ouvrant sur une remarquable préface, ce livre est à tous égards, et notamment sur le plan humain, d'une grande richesse qui intéressera aussi bien le grand public que l'historien. A découvrir sans tarder.


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Mémoires de Rossignol, Ex-inspecteur principal de la Sûreté, par Gustave-Amand Rossignol, préface et notes explicatives de Charles Diaz, Paris, Mareuil Éditions, 384 pages, janvier 2018.

Surnommé l'Oiseau-Mouche par ses collègues, l'inspecteur Rossignol est malin, courageux, infatigable. Il est un as du "camouflage", autrement dit de l'art de se déguiser pour mener à bien  de discrètes filatures. Ce policier, couvert de cicatrices à la fin de sa carrière (morsures, coups de couteau, etc.), reste comme l'un des ténors de la police de Sûreté (l'ancêtre de la PJ d'aujourd'hui),  l'une des grandes figures du quai des Orfèvres à la fin du 19e siècle. Publiées une seule fois en 1900, ses Mémoires n'avaient pas été rééditées depuis. Ce vide est maintenant comblé grâce à cette publication qui s'accompagne d'un important cahier d'annotations  et  va permettre au lecteur d'aujourd'hui de découvrir cette période de l'histoire où la Troisième République s'efforce d'inventer la police républicaine.

Rossignol a des états de service exceptionnels. En dix-neuf ans d'activité dans les rangs de la Sûreté parisienne, il a eu à fréquenter tous les milieux, à commencer par les bas-fonds de la capitale. Ses enquêtes l'ont conduit à affronter des criminels anarchistes, des assassins, des voleurs et des escrocs de tous poils. Et à opérer rien moins que 2000 arrestations. L'inspecteur est à la fois attachant et inquiétant. Attachant par son courage (il n'hésite pas à se jeter dans une eau terriblement froide pour sauver un inconnu). Inquiétant quand il se sert d'un morceau de peau humaine (celle du criminel exécuté Pranzini) pour faire fabriquer des porte-cartes et les offrir comme autant de trophées à sa hiérarchie.

C'est cet extraordinaire parcours, c'est tous ces épisodes y compris les moins reluisants, qu'il relate sans tabou dans ses Mémoires, faisant revivre le Paris clandestin de l'époque et faisant partager au lecteur les coulisses de la police criminelle d'alors, pleines d'obstacles, d'agitation et de troubles secrets.
Ces Mémoires sont à la fois un incroyable récit qui tient parfois du polar et un texte de référence pour l'histoire de l'institution policière. Incontournables.




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Du crime au châtiment : Lorsque rôdent les assassins à la Belle Époque, par Michel Malherbe, Paris, Éditions de Borée, 381 pages, novembre 2017.

Ancien policier d'investigation à la direction de la PJ parisienne, expert près les tribunaux et auteur d'ouvrages spécialisés sur l'histoire de l'armement, Michel Malherbe entraîne cette fois le lecteur dans une mortelle randonnée. Il lui fait découvrir de retentissants faits divers  tirés de  cette période de l'histoire française que, bien longtemps après (et sans doute en raison d'une certaine nostalgie de ce "Monde d'hier" disparu après 14-18) les historiens ont baptisé  "La Belle Époque". C'est certes, en ce début du 20e siècle, le temps de formidables progrès scientifiques et technologiques, mais c'est aussi une misère de la classe ouvrière qui perdure au fond des mines et ailleurs.

A Paris où le préfet de police Lépine tient de longue date la rue et la police politique mais sans accorder toutefois assez d'importance à la lutte contre la délinquance, les Apaches, malfrats des barrières et des bouges, font craindre le pire, menacent, volent et tuent. Qu'ils soient dictés par l'appât du gain, par des pulsions sexuelles ou par d'autres mobiles, les assassinats et les meurtres font la une des journaux populaires à grand tirage et de leurs suppléments illustrés à cinq centimes, le Petit Parisien et le Petit Journal en tête. Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or y voisine avec le violeur et tueur de fillette Albert Soleilland ou avec les braqueurs de la bande à Bonnot à la trajectoire sanglante. Arrières pensées politiques, débats sur la peine de mort, questionnements sur le criminel-né... le crime et le criminel interpellent la jeune Troisième République.

Les chiffres de la criminalité explosent et amènent des réactions politiques. En province, des bandes organisées mettent en coupe réglée plusieurs départements. Les "chauffeurs du Nord" avec à leur tête Abel Pollet, les chauffeurs de la Drôme ou encore les bandits d'Abbeville créent un véritable climat d'angoisse qui amènera début 1907 à la Chambre des députés, une interpellation destinée au Président du Conseil et ministre de l'Intérieur Clemenceau, et le premier véritable débat parlementaire consacré à l'insécurité. Avec, au bout du compte la naissance des fameuses brigades du Tigre.

L'ouvrage de Michel Malherbe, au style alerte et au contenu bien documenté, est une véritable plongée dans ces affaires criminelles retentissantes ou pas, résolues ou pas mais dont l'impact n'est jamais insignifiant sur une démocratie en croissance. Instructif et captivant.





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Mémoires de police - Dans la tourmente de mai 68, par Charles Diaz, Paris, Éditions Textuel, octobre 2017, 160 pages.

Spécialiste de l'histoire de la police, le commissaire général Charles Diaz nous propose dans cet ouvrage à l'esthétique très réussie de revivre les évènements de mai et juin 1968, pour une fois ... du côté des policiers. Du côté des CRS comme des agents de la préfecture de police chargés du maintien de l'ordre durant des journées et des nuits difficiles. S'appuyant sur de nombreux témoignages recueillis au cours d'entretiens, s'appuyant également sur d'importantes recherches documentaires et iconographiques, mais aussi audiovisuelles faites au sein des archives de la préfecture de police de Paris, l'ouvrage porte un regard différent sur mai 68 : un point de vue "de l'autre côté des barricades". Qui étaient les policiers engagés face aux étudiants? Comment étaient-ils organisés, équipés? Qui les commandait? Quelles étaient leurs craintes, leurs attentes?

Une abondante illustration, notamment des photographies prises par des opérateurs de la préfecture de police engagés aux côtés des services d'ordre, montrent la dureté des affrontements, la violence de part et d'autre, les dégâts causés, la situation  dans Paris et dans d'autres villes du pays. Les notes internes montrent la gestion des policiers et des gendarmes mobilisés, leur difficile coordination, les questionnements des uns et des autres, leur sidération devant des actes de guérilla urbaine qui les prennent d'abord au dépourvu. Des blancs RG trahissent la perplexité des professionnels du renseignement tandis que la Police Judiciaire lance une "opération Gamma" (ça ne s'invente pas!) destinée à capturer l'étudiant Daniel Cohn-Bendit, Dany le Rouge, interdit de séjour sur le territoire français. En vain.

Le livre donne la parole aux policiers sans pour autant taire les exactions qui vont leur être reprochées. On y lit aussi bien les consignes très strictes du préfet de police Maurice Grimaud que les rapports des commissaires de la police municipale s'inquiétant de voir monter une "haine anti-flic" qui menace les policiers isolés dans Paris de même que leurs familles prises pour cibles en banlieue. Des angles tout à fait nouveaux, une autre approche sur des évènements déjà si souvent traités. A ne pas manquer.



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Des polices si tranquilles - Une histoire de l'appareil policier belge au 19e siècle, par Luc Keunings, Presses universitaires de Louvain, collection Histoire-Justice-sociétés, 2009, 299 pages.

Désormais accessible en ligne à l'adresse http://books.openedition.org/pucl/1623 cet ouvrage nous rappelle d'abord l'importance du rôle de pionnier tenu par Luc Keunings en matière d'histoire de la sécurité dans les années 1980. Il s'agit d'une synthèse générale qui commence par détruire l'image fallacieuse d'un pays "si tranquille", une Belgique du 19e siècle confrontée à un essor urbain, à une croissance industrielle, à des mouvements de contestation ouvrière, à des conflits religieux, puis à l'émergence de "classes dangereuses" ou prétendues telles  qui renforce d'autant l'exigence de sécurité.

On découvre les premières décennies du tout neuf État belge qui fait le pari du libéralisme politique, maintient une Sûreté d'envergure nationale comme instrument de surveillance politique tout en confiant la gestion de la sécurité publique aux municipalités, avec des résultats contrastés : Bruxelles s'inspire du modèle londonien et se dote solidement tandis que de nombreuses villes font le choix d'un strict minimum excluant l'organisation de véritables forces de sécurité de jour et de nuit. Dans les campagnes, c'est pire encore car elles sont la proie de gardes champêtres traînant une funeste réputation d'incompétence et de partialité.

L'ouvrage consacre également un développement indispensable à la gendarmerie belge, "petite-fille de la gendarmerie impériale napoléonienne et fille de la maréchaussée néerlandaise", trop peu nombreuse (un gendarme pour 3329 habitants au milieu du siècle considéré) pour satisfaire la demande croissante de sécurité.

Si l'ébauche de la centralisation, si la professionnalisation et la militarisation des effectifs constituent quelques unes des grandes tendances qui traversent le 19e siècle des polices belges, on relève dans le même temps un sous-financement chronique des questions de sécurité dans le pays. Un livre de référence qui, à travers ses constats, soulève de multiples interrogations souvent d'une saisissante actualité.



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Un œil sur le crime, naissance de la police scientifique - Alphonse Bertillon de A à Z par Pierre Piazza, Paris, OREP Éditions, décembre 2016, 80 pages.

Maître de conférences en Science politique à l'Université de Cergy-Pontoise, spécialisé dans des travaux de nature socio-historique portant principalement sur les dispositifs étatiques d'identification des individus et leurs enjeux (nous avons déjà signalé dans nos colonnes plusieurs de ses opus dont une excellente Histoire de la carte nationale d'identité, chez Odile Jacob, 2004), Pierre Piazza nous offre aujourd'hui un véritable petit bijou consacré à Alphonse Bertillon (1853-1914), un personnage qui n'était ni policier ni savant et qui allait pourtant révolutionner l'enquête judiciaire en donnant naissance à la police technique et scientifique dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Revêtant la forme d'un abécédaire à 26 entrées (cela va de "Anthropométrie judiciaire" ou bertillonnage à "Zoométrie" en passant par "Kutsch" et "Traces"), l'ouvrage détaille le rôle joué par Bertillon dans l'avènement de la criminalistique. Chaque fois, d'une écriture alerte et précise, son auteur nous livre une foule d'informations sur la vie et sur les travaux du chef de l'Identité Judiciaire parisienne, comme sur les affaires criminelles retentissantes dans lesquelles un Bertillon (fort au demeurant en communication) a brillé, de l'identification de l'anarchiste Ravachol en 1892 à celle, par ses empreintes digitales, du cambrioleur meurtrier Scheffer en 1902.

Rien n'est cependant oublié, ni la pitoyable expertise graphologique livrée par Bertillon contre Dreyfus lors du procès en révision de Rennes en 1899, ni l'anathème jeté sur les populations nomades désormais fichées pour longtemps par des méthodes modernes empruntées à Bertillon.

Ce sont 80 pages magnifiquement illustrées par des pièces d'archives et par des photographies souvent rares et parfois même totalement inédites. Redisons le : un véritable petit bijou... sur le fond comme sur la forme...


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Souvenirs de police - La France des faits divers et du crime vue par des policiers (1800-1939) par Bruno Fuligni, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, novembre 2016

Ils s'appellent Marcel Guillaume, Pierre Canler, Gustave Macé ou encore Jules Belin. Inspecteurs ou commissaires, appartenant à la préfecture de police parisienne ou à la Sûreté nationale, ils ont arrêté Ravachol, Landru et Mata-Hari, démantelé la "bande à Bonnot" et leurs récits ont inspiré des personnages aussi mythiques que le Comte de Monte-Cristo, Arsène Lupin, Fantomas ou Maigret. 

Qu'il s'agisse de vol, de crime, de mœurs ou de pouvoir, les "policiers-écrivains" (avec Vidocq comme tête de file) nous ont laissé des textes passionnants. Policiers enquêteurs, ils ont découvert des corps, traqué des assassins, livré des coupables à la justice de leur temps. Écrivains, ils ont consigné leurs investigations, leurs intuitions, leurs idées. Puis, à l'âge de la retraite, ils ont publié, raconté, revécu les moments forts d'une carrière non sans se donner le plaisir de régler au passage quelques comptes. En eux se révèlent des narrateurs efficaces qui ont le sens de l'image et du raccourci saisissant.

Maître de conférences à Sciences-Po, historien (mais aussi régent du collège de Pataphysique...) et déjà auteur de nombreux ouvrages sur l'histoire politique et policière (dont La police des écrivains en 2006 et le "délicieux" Petit dictionnaire des injures politiques (en 2011), Bruno Fuligni a rassemblé dans ce monumental opus de 1088 pages ces souvenirs de police. De l'ancien préfet de police craint au petit inspecteur des mœurs qui se sait l'objet du mépris public, le livre condense un siècle et demi d'affaires criminelles et politiques. Et offre une inépuisable source de témoignages sur une profession à toutes les époques et dans tous les genres.







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Atlas du crime à Paris - Du Moyen Age à nos jours par Jean-Claude Farcy et Dominique Kalifa, Paris, Parigramme Éditeur, octobre 2015

Comment établir sur le long terme l'identité criminelle d'un grand centre urbain comme Paris? La ville fait-elle vraiment corps avec les larrons de la cour des miracles, avec les escarpes de la monarchie de Juillet, avec les apaches de la Belle époque ou les caïds des années 1930?

Pour répondre à ces questions (et à beaucoup d'autres dont certaines au croisement de l'histoire des forces de sécurité), Jean-Claude Farcy - historien de la justice aux XIXe et XXe siècles, membre du comité de rédaction

de Criminocorpus - et Dominique Kalifa - historien du crime et de ses représentations aux XIXe et XXe siècles, enseignant à La Sorbonne et à Sciences-Po - passent en revue, du Moyen Age à aujourd'hui, non seulement les agressions et les atteintes aux biens, mais aussi tous les délits en général.

Ville ouvrière, Paris a longtemps été une fourmilière où le vol et la rixe étaient monnaie courante. Le départ des classes populaires vers les banlieues a fait surgir une autre géographie mais, tandis que la courbe des homicides est en constante décrue, voyous et criminels parisiens à l'ancienne sont devenus, par un étonnant retour des choses, des figures familières de l'imaginaire urbain.

   






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Dans le secret de l'action - Mémoires, par Jean-Louis Fiamenghi, Paris, Mareuil Editions, 2016.

En trente-cinq années, il est passé des soupentes du 36 quai des Orfèvres, d'une vilaine lucarne au-dessus d'une machine à écrire Olympia de jeune enquêteur à un  imposant bureau de directeur de cabinet du préfet de police dans la caserne de la Cité. Un parcours, une carrière hors norme pour Jean-Louis Fiamenghi, ce policier qui a gravi tous les échelons avant de devenir patron du SPHP, le service de protection des hautes personnalités, en octobre 2007 et d'être titularisé préfet en 2011.

Avec sa "gueule" à rendre jaloux les personnages d'Audiard, "Fiam" n'est pas du genre à s'être construit une carrière en jouant les "lapins de corridor". Il a été l'homme des services spécialisés dans les surveillances et interventions périlleuses, contre le terrorisme ou le grand banditisme, de la BRB à l'anti-gang parisienne que dirige alors Robert Broussard, d'un GIPN en Nouvelle-Calédonie à l'unité du RAID dont il devient le chef en août 2004 après avoir été deux ans l'adjoint de Christian Lambert.

Des décennies durant, l'inspecteur, puis commissaire Fiamenghi est de tous les coups durs, de bien des moments forts traversés par l'institution policière. Il est dans le camion bâché qui bloque la voiture de Mesrine porte de Clignancourt ; il est de l'arrestation d'Yvan Colonna, le tueur du préfet Erignac, dans une bergerie corse. Et c'est tout cela qu'il relate dans ces mémoires, ces 240 pages  truffées d'anecdotes et de commentaires féroces ou (et) savoureux, livrés avec beaucoup d'authenticité et un "punch" communicatif.

Un témoignage qui se dévore en moins de ... 48 heures chrono...


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Les bandits de Monségur. Les brigades du Tigre en Gironde
, par Benoît Pénicaud, Tours, Editions Sutton, juin 2015.

En 1908, à Monségur, dans l'arrondissement de Langon (Gironde), un homme grimé sème la terreur durant la nuit, multipliant vols, incendies et tentatives d'assassinat. Et, comme si cela ne suffisait pas, de mystérieux malfaiteurs qui s'intitulent (avec emphase) les "chevaliers du crime" défient la police locale et la justice.

Pour mettre un terme à cette situation très mal vécue par la population,  on fait appel aux enquêteurs, commissaires et inspecteurs, de la toute jeune 7ème brigade régionale de police mobile, l'une des célèbres brigades du Tigre que viennent de créer (par un décret de décembre 1907) le ministre de l'Intérieur Georges Clemenceau et son directeur de la sûreté générale, Célestin Hennion


A partir de la consultation des archives et du dépouillement de la presse régionale et nationale, Benoît Pénicaud est parvenu à reconstituer cette intrigue jusqu'à son dénouement, complètement inattendu, qui eut lieu seulement quinze ans plus tard.


Bibliothécaire de profession, en activité à la Bibliothèque Nationale de France puis à la Bibliothèque de l'Université de Bordeaux I, l'auteur a déjà plusieurs ouvrages historiques à son actif dont une très attachante histoire de Dieulivol, le bourg de son enfance, dans le Haut Entre Deux Mers. Il s'efforce dans ce livre consacré à l'une de ces retentissantes affaires criminelles qui jalonnent les débuts des "mobilards", de faire revivre une époque, une société aux prises avec ses faits divers et ses peurs. C'est la révélation d'un vrai talent de conteur.

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Flic et Corse, grosses affaires et coups tordus, par Charles Pellegrini, Paris, Editions Toucan, 2015.

Ancien commissaire divisionnaire et chef de l'OCRB (l'office central pour la répression du banditisme) à la fin des années 1970, Charles Pellegrini est l'un de ces grands flics de la PJ dont le nom restera associé à nombre de célèbres affaires comme à la traque, du nord au sud de l'Hexagone, des plus grands malfaiteurs de son temps, qu'il s'agisse de Jacques Mesrine, de Zampa ou de Jacky le Mat.

Mais Charles Pellegrini reste aussi ce gamin corse regardant au printemps 1944 depuis la terrasse de la maison de ses grands-parents, quelque part du côté de Porto-Vecchio, passer les avions alliés qui partent à la bataille vers l'Italie.

Sa "corsitude", il l'a toujours revendiquée et dans cet ouvrage il propose au lecteur non seulement de revoir les réalités et les mythes de la criminalité corse à travers notamment "du vécu", mais aussi de faire ce voyage aux côtés d'un certain nombre d'autres grands flics ayant comme lui leurs racines sur l'Ile de Beauté.


Le "style" Pellegrini n'a pas changé. Toujours aussi direct même quand les zones où nous entraîne le récit sont bien ténébreuses et les chemins à suivre plutôt tortueux... L'homme reste fidèle à lui-même. Il écrit : "Français, Corse et policier, trois bonnes raisons d'être fier."

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Camarade, la lutte continue! De la Résistance à l'espionnage communiste, par Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, Paris, Robert Laffont, janvier 2015, 407 pages.

Après avoir exploré à travers une étude scientifique rigoureuse la lutte armée communiste sous l'Occupation (lire notamment Le sang des communistes) et mis au jour bien des aspects la concernant jusque là ignorés ou tus (on pense à ce terrible "institut dentaire" parisien, lieu de séquestration et d'exécutions clandestines à la Libération, in Ainsi finissent les salauds) , le professeur émérite Jean-Marc Berlière et le chercheur au CNRS Franck Liaigre reviennent dans l'actualité des librairies avec ce passionnant livre qui révèle "la première et la plus extraordinaire des affaires d'espionnage au profit des pays de l'Est" après la Seconde Guerre mondiale. 

Se fondant sur trois  années de minutieuses recherches, sur le passage au crible d' archives inédites issues de la Justice militaire et de la taiseuse Direction de la surveillance du Territoire (DST), les deux historiens nous entraînent de la Pologne à l'Espagne, de la Palestine au Japon, sur les traces de personnages aux destins complexes et fascinants. Ils déchirent le voile, avec derrière son lot de découvertes et de surprises.

La sortie de cet ouvrage marque, à n'en pas douter, un moment d 'importance dans la recherche historique appliquée au champ de l'espionnage, du contre-espionnage et du renseignement.






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Une histoire de la médecine légale et de l'identification criminelle, par Alain Bauer et Roger Dachez, Paris, Editions PUF, collection "Questions judiciaires", février 2015.

Alain Bauer, professeur de criminologie au Conservatoire national des arts et métiers (fondateur et président de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales de 2003 à 2013) s'est associé à Roger Dachez, médecin anatomo-pathologiste et enseignant à l'université Paris Diderot, pour livrer au public ce galvanisant essai qui, dans une perspective historique, décrypte les modes de pensée, les méthodes et les mécaniques qui, depuis plus d'un siècle, ont fait de la criminalistique l'auxiliaire indispensable de l'enquête judiciaire. La science contre le crime, le spécialiste de police technique et scientifique faisant "parler la matière" et permettant l'identification formelle de malfaiteurs inconnus... 

"Une fois l'impossible éliminé, ce qui reste, aussi improbable que ce soit, doit être la vérité" dixit Sherlock Holmes. L'exceptionnel détective de Conan Doyle, mais aussi le Professeur Edmond Locard (à l'origine du fameux "principe de l'échange") ou encore les "inventeurs" de l'empreinte digitale et de l'ADN nous accompagnent tout au long des 208 pages de cet ouvrage qui montre aussi l'importance de la justification scientifique de la preuve face au réel et à ses contingences. Un livre d'experts sur les "Experts" et un plaisir de lecture.  







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Les corps habillés au Togo. Genèse coloniale des métiers de police, par Joël Glasman, Paris, Karthala, collection "Les Afriques", janvier 2015

Enseignant l'histoire de l'Afrique à l'Université Humboldt de Berlin, spécialiste de la colonisation allemande et française en Afrique de l'Ouest, Joël Glasman retrace dans les 328 pages de cet ouvrage l'histoire des métiers de l'ordre au Togo, des "corps habillés" (comme l'on disait alors en parlant des policiers, soldats, gendarmes, gardes..), depuis la toute première troupe de police de l'époque allemande jusqu'aux compagnies d'infanterie togolaise post-indépendance, en passant par les tirailleurs, garde-cercle et policiers de l'époque française. 

Ces hommes, qui constituent plus du tiers des employés de l'Etat, étaient au centre des relations entre administrateurs coloniaux et populations locales. L'analyse de ce "capital martial" dans la stratégie de la puissance coloniale, l'étude des pratiques et des attentes de ces corps, la mise en exergue des tâtonnements, des hésitations et des conflits jalonnant ce champ professionnel, permettent, entre autres choses, de saisir toute l'importance de ce corps de métier dans la construction historique des Etats africains contemporains. 

 




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Sans oublier...




Au voleur! Imaginaires et représentations de vol dans la France contemporaine (XIXe - XXe siècle),  sous la direction de Frédéric Chauvaud et Arnaud-Dominique Houte, Paris, Publications de la Sorbonne, mai 2014, 323 pages.


L'étiquette de "voleur" colle aussi bien au domestique indélicat qu'au pickpocket professionnel,  au braqueur de banque comme au rat d'hôtel ou au chapardeur à l'étalage, aussi bien au perceur de coffre qu'au roulottier, au voleur des villes comme à celui des champs.

Dans cet ouvrage collectif conçu sous la direction de Frédéric Chauvaud ( professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Poitiers) et Arnaud-Dominique Houte (maître de conférenes à Paris-Sorbonne) sont passées en revue les différentes représentations (et leur évolution) du vol dans l'idée que s'en font les populations au cours des deux siècles passés, d'une véritable "obsession propriétaire" (l'expression est de Michelle Perrot) animant le XIXème siècle  à son relâchement autour des années 1960. 

Du bagnard en fuite Jean Valjean aux protagonistes des Valseuses, en passant par le "gentleman-cambrioleur" Arsène Lupin ou le "bandit en auto" Jules Bonnot, mais également par une foule de petits délinquants obscurs, ce livre veut éclairer un envers de l'histoire de la France contemporaine qui n'est pas sans influences sur l'histoire de l'institution et des pratiques policières.

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Les corps meurtris - Investigations judiciaires et expertises médico-légales au XVIIIe siècle
, par Fabrice Brandli et Michel Porret, avec la collaboration de Flavio Borda d'Agua et Sonia Vernhes Rappaz, préface de Patrice Mangin, Presses Universitaires de Rennes, août 2014, 428 pages.

La médecine légale axée sur l'appréciation du dommage physique s'est imposée comme une science depuis le XIXème siècle, dès lors présente sur les lieux du crime comme à l'université, à la morgue comme dans les laboratoires, dans les dossiers judiciaires comme dans l'enceinte des tribunaux.

Mais son histoire est bien plus ancienne et pleine d'enjeux toujours d'actualité. C'est ce que montre cet ouvrage concocté par une brillante équipe d'historiens et d'enseignants de l'Université de Genève.

Principalement constitué d'archives inédites (un corpus de près de 400 expertises médico-légales établies à Genève au XVIIIème siècle par des chirurgiens et des médecins), il nous offre non seulement un riche aperçu de la variété des cas traités et du vécu des difficultés pratiques, techniques et juridiques rencontrées, mais aussi  un exceptionnel champ de questionnement sur l'apport de la preuve scientifique dans les investigations judiciaires et dans la limitation de l'arbitraire des juges au cours du procès pénal. Un livre certes ardu mais jamais lassant...

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L'ancien patron du 36 quai des Orfèvres raconte LA BRIGADE MONDAINE, par Claude Cancès, Paris, Editions Pygmalion, collection Histoire secrète, 280 pages, 2014. 

En 1963, un jeune inspecteur de la PJ parisienne (que ses collègues surnomment le "môme") entre au quai des Orfèvres pour rejoindre la tristement réputée Brigade Mondaine. Il y restera plus de six ans à traquer le proxénète et à découvrir aussi le travail au quotidien de ces autres groupes de la brigade qui s'occupent des affaires d'adultère, des cabarets, de la chasse aux homosexuels ou encore de la répression de la pornographie et de la surveillance des partouzes.

Claude Cancès, futur chef de l'antigang, futur directeur du 36, est ce jeune inspecteur plongé d'un coup dans les coulisses d'une société où sexe, argent et pouvoir ne cessent de s'entremêler. de créer un cocktail qui enivre plus d'un policier pour le conduire vers l'arrière-cour des "ripoux". Dans cet ouvrage où l'on croise la sulfureuse "Katia-la-Rouquine", où l'on suit pas à pas les méandres de l'affaire Markovic, où l'on vit de l'intérieur les répercussions de l'affaire Ben Barka à la préfecture de police, il nous livre un témoignage authentique de ces années au voisinage de mai 68 où les moeurs ont déjà changé mais pas encore les lois et les méthodes de police. Ses nombreuses anecdotes (parfois glauques, souvent drôles, toujours éclairantes) font mouche.

La Mondaine de Claude Cancès, c'est du Feydeau où la pègre se cache dans l'escalier de service et où le boudoir a des allures de salle sado-maso.